Les deux courants de Kafka
Il a deux adversaires : le premier le presse par derrière depuis l’origine. Le deuxième l’empêche d’avancer. Il se bat avec les deux. À vrai dire le premier le soutient dans son combat contre le deuxième, car il veut le pousser en avant, et de même, le deuxième le soutient dans son combat avec le premier, car il le refoule. Mais ce n’est ainsi qu’en théorie. Car il n’y a pas seulement les deux adversaires, il y a encore lui-même, et qui connaît ses intentions en vérité? quoi qu’il en soit, son rêve est de profiter d’un instant sans surveillance — il est vrai qu’il faut pour cela une nuit plus noire qu’il ne fut jamais — pour se détacher de la ligne de combat et, en raison de son expérience de combattant, être érigé en arbitre dans le combat de ses adversaires entre eux. (Kafka, Journal de 1920, Œuvres complètes, v. III, La Pléïade, p. 502)
Des deux courants qu’affronte le « Il » de Kafka , celui qui vient par devant pourrait correspondre à la séduction, tandis que celui qui vient par derrière serait la poussée évolutive biologique. On pourrait aussi y voir deux masses (ou deux nasses) entre lesquelles le sujet est sommé de se situer, qui peuvent l’écraser s’il ne s’affaire pas à les tisser ensemble. La masse qui pousse serait pulsionnelle tandis que la masse qui refoule serait l’exigence de la civilisation.