La fontaine

Son eau était réputée pure et bienfaisante et je crois me souvenir que le docteur Ceratti l’analysait de temps à autres pour la certifier saine. Certains disaient cependant que, du fait des racines des figuiers qui poussaient aux alentours, cette eau pouvait, on ne sait comment, « affaiblir » celui qui la buvait.

Il y avait tant de légendes semblables qui couraient dans le village qu’à la fin chacun se faisait une opinion toute personnelle, vantant ou dénigrant les qualités de telle ou telle chose. Ainsi, les bains de mer étaient parfois prescrits par le médecin, mais considérés par les ancies comme nuisibles. D’autres assuraient qu’ils causaient des éruptions cutanées bienvenues car signes d’une purification de l’organisme due à l’eau salée. Quoi qu’il en soit, l’opinion prévalait pour finir qu’en été il était bon, si on en avait le loisir, d’aller à la mer et, enfant, je voyais donc les bagnanti comme entourés d’une certaine aura quand ils partaient le matin pour « descendre à Bianco », que ce soit en voiture pour les plus fortunés ou par l’autocar bleu de la compagnie Federico qui faisait l’allée-retour deux fois par jour et dont l’horaire scandait par conséquent celui des baigneurs qui ne devaient surtout pas rater le premier retour, à midi, s’ils ne voulaient pas devoir attendre le suivant qui était à quatre heures du soir.

Il arriva une année qu’au début de l’été le médecin m’avait trouvé je ne sais quoi et avait prescrit des bains de mer. Ma mère, qui autrement n’aurait jamais consenti à nous amener à la plage, a donc pris un abonnement de quinze jours avec la compagnie Federico et c’est ainsi que chaque matin nous partions pour Bianco dans l’autocar passablement plein d’autres estivants. Déjà le trajet en autocar était pour moi une aventure à peu de frais puisque nous étions privilégiés, nous de Sant’Agata, d’être du premier des trois villages sur le trajet, ayant les places assises assurées. Un sentiment d’injustice se devinait dans le regard des passagers qui montaient à bord après nous, surtout ceux de Casignana qui venaient en troisième, car pour eux ne subsistait aucun espoir de trouver un siège vacant.

Au fond, cela importait peu. La route ne faisait que quelques kilomètres et il n’était pas rare que des gens cèdent leur place à un ancien ou à une femme enceinte le cas échéant. Moi, je m’asseyais le plus près possible du chauffeur, cherchant à prévoir les courbes les plus serrées de la route en lacet, celles où il allait actionner le klaxon si particulier, semblable à une sirène d’ambulance. Le même klaxon que j’attendais d’entendre du haut de la colline où s’accrochait mon village, quand je savais que l’un ou l’autre de mes oncles partis travailler dans le Nord nous revenait pour quelques semaines au mois d’août.

Ferragosto était un mot magique. Il signifiait que le village allait se remplir de tous ceux qui en étaient absents le reste de l’année. Cela signifiait aussi qu’ approchait à grands pas la fête annuelle en l’honneur de la sainte-patronne Agathe de Catane. Le calendrier religieux place sa fête en février, mais le conseil communal avait déplacé les grandes célébrations en août pour profiter de la présence de ces quasi-touristes et leur arracher quelques dons en argent qui financeraient le concert sur la Piazza del popolo, l’éclairage multicolore des rues, sans oublier les feux d’artifice qui clôturaient le tout.

Pour les enfants la fête de Sainte Agathe signifiait aussi des souliers neufs et un peu d’argent de poche pour les friandises. Mais les feux d’artifice, outre leur magie tant espérée, signifiaient aussi que le lendemain nous, les enfants, partirions à la recherche des fusées et pétards non explosés et retombés dans les champs des alentours, et fabriquerions notre propre pétarade. Mais comme cela se passait vers la fin du mois d’août, cela pouvait aussi se conclure par une averse soudaine qui marquait à sa façon la fin des festivités et le départ prochain de ceux venus du Nord. Alors on entendait s’élever des critiques à l’endroit du conseil municipal qui n’avait pas cru bon d’organiser la fête une ou deux semaines plus tôt. Une des raisons était qu’il restait peu de dates disponibles. C’est que chaque village de la région fêtait, sans doute pour les mêmes raisons que nous, son saint patron en août. Non seulement cela encombrait le calendrier du mois, mais entraînait une surenchère pour assurer la venue d’un orchestre de qualité acceptable, vu la forte concurrence. Mon grand-père, qui était alors assesseur municipal, nous vantait à cette occasion les mérites de l’orchestre sélectionné: « Il comporte deux solistes! », disait-il avec emphase. Je ne savais pas ce que « soliste » signifiait, mais je sentais bien que le mot suggérait un certain prestige, malgré – ou à cause? – de la solitude que j’y entendais.

*

Quand le luxe des bains de mer était terminé, on pouvait toujours aller se rafraîchir à la fontaine qui coulait en permanence et remplissait des vasques creusées dans la pierre où on amenait boire vaches, ânes et mulets. C’est sans doute un hasard si c’est tout près de là qu’on avait aménagé le terrain de foot, mais cela tombait bien pour nous, petits joueurs insouciants qui organisions une partita même par des jours de canicule. Il faisait bon à la fin aller sous le toit de tôle qui abritait la fontaine et, torse nu, mettre sa tête sous le jet d’eau si fraîche qu’elle donnait parfois le frisson.

L’eau inutilisée de la fontaine donnait naissance à un petit ruisseau qui suivait en contre-bas le tracé de la route. Il formait parfois de petites flaques plus larges et plus creuses. On pouvait y voir nager des têtards par dizaines. Une orangeraie se trouvait de l’autre côté de la route et je ne me suis jamais demandé avant aujourd’hui comment l’eau y était acheminée, car il est certain que les orangers avaient besoin de garder leurs pieds humides alors qu’il faisait si chaud l’été et qu’il n’y pleuvait jamais sérieusement avant novembre. Plus loin, au-delà de l’orangeraie, se trouvait ce qu’on appelait la maison du colon, avec ses murs de crépi entre ocre et rose, et qui me semblait emplie de mystère car je ne savais pas qui était le colon, puisqu’on ne le voyait jamais, ni à quoi pouvait lui servir d’habiter ainsi hors du village. Cette maison s’est retrouvée dans le cauchemar d’enfant que je n’ai jamais oublié: la maison n’avait plus de murs, mais c’était un carré comportant, au lieu de parois, quatre grandes arches. Au milieu, une sorte de trône sur lequel était assise une très vieille femme au visage effrayant. Je me suis terrorisé, parce que, pour je ne sais quelle raison, je devais nécessairement traverser l’espace en question en passant près de la vieille femme qui, pourtant, restait assise et immobile sur son trône. Même enfant, j’avais pensé qu’elle représentait la mort.

  • 17 Juin 2023