L’avenir est fait de passé, et réciproquement
Mon village natal se vide; il ne s’y fait même plus assez d’enfants pour justifier une école primaire. On réussit à peine à former des classes en réunissant les enfants de trois villages voisins. À l’autre bout de la pyramide les gens meurent par dizaines. Toute la génération née dans les années trente et quarante s’efface à pas rapides. Ceux qui se trouvent entre les deux sont pour la plupart partis s’établir ailleurs, généralement dans le Nord du pays où il y a du travail et des services décents.
Que faire dans une telle situation pour essayer de ranimer la fibre vitale du pays? Le maire a opté pour la mémoire culturelle de sorte de que le « centre historique » du village, le « borgo » où pratiquement plus personne n’habite fait l’objet d’un investissement artistique. Des murales sont peintes ici et là sur les murs de pierre rafraîchis, la maison du grand écrivain né ici est changée en musée et on peut faire tout un parcours nostalgique du temps où fleurissait ici l’artisanat sous diverses formes et où Sant’Agata était une sorte de centre culturel de la région.
En août, quand plusieurs émigrés reviennent se ressourcer au pays, il se tient donc un festival, et durant l’anniée des autobus scolaires viennent de loin visiter le borgo historique. Ce n’est pas rien et cela vaut certes mieux que de baisser les bras devant le funeste déclin démographique. Mais une insidieuse ironie vient nous chatouiller la conscience quand on pense que d’autre part le nouveau gouvernement italien fait tout son possible pour limiter, voire empêcher l’immigration africaine au nom de la préservation de l’identité culturelle italienne.
À se demander si dans quelques décennies ce ne sera pas l’Italie tout entière qui peindra des murales à la mémoire de sa culture pendant que se videront ses villes et villages, comme c’est d’ailleurs un peu le cas pour les grands centres touristiques tels que Venise ou Florence.
Il me semble que la crise démographique qui concerne aujourd’hui les villages et demain les villes italiennes nous enseigne au moins ceci, que la continuation du passé ne peut exister que sur la base d’une construction de l’avenir, sans quoi ce qui ressemble à la continuité culturelle n’est en fait qu’une commémoration folklorique. Ainsi, dans mon village, le « musée des choses perdues » exhibe des instruments de travail anciens, de l’époque où le village grouillat d’activités diverses, comme déjà mentionné. Or, se les rappeler aujourd’hui alors qu’aucun autre instrument moderne ne vient soutenir une activité productive ou d’artisanat modernes, cela ne fait que sceller le destin funeste et en quelque sorte tourner le fer dans la plaie de ceux qui voudraient par ces attractions redonner vie à la culture spécifique du village. Sans les jeunes familles qui feraient des enfants parce que en mesure de leur assurer un avenir sinon au village au moins dans la région avoisinante, tous ces efforts sont appelés à s’épuiser sans laisser de trace vivante. Autrement dit nous sommes devant un spectacle funéraire.