12- Le temps suspendu
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date: 202405181500
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La continuelle appréhension d’un effondrement dans les cas qui ont inspiré à Winnicott l’écriture de son fameux article offre, comme nous l’avons l’occasion de rafraîchir notre conception de l’après-coup. S’il existe un après coup possible, c’est que la vie psychique continue. Il n’est donc pas question d’après coup définitif qui figerait l’appareil psychique dans un état quelconque. Ce qui est vivant évolue. Bien entendu, on peut faire valoir la force de la contrainte de répétition qui semble aller à l’encontre d’un tel optimisme. Nous connaissons tous des situations de stagnation psychique et Freud a été amené à postuler une viscosité de la libido qui réduit les possibilités de déplacement et favorise les fixations rebelles au changement. Notre confiance envers la capacité d’évolution du vivant doit donc être quelque peu atténuée et nous retrouvons par là le chemin vers le concept de pulsion de mort, à entendre comme une force de glaciation psychique. Une mort qui se dit le vif.
La glaciation peut être épisodique, comme dans les états de dépression récurrente avec ses lenteurs mentale et physique, avec la perte du lustre ordinaire du vivant. L’engourdissement psychique, dans ce cas, empêche même de formuler un désir de mort, désir qui peut être assouvi au moment où le sujet commence prendre du mieux, c’est-à-dire quand il retrouve l’énergie suffisante pour passer à l’acte suicidaire. L’après co est alors définitif qui clôt en un acte fatal la série des épisodes de mélancoliques et/ou maniaques. Devant ce geste aux conséquences irréversibles, on ne peut que faire acte d’humilité et admettre que nous ne sommes pas en mesure de tout contrôler. Il m’arrive même de me demander s’il ne serait pas cruel que le système de soins, quand il se sent sous le regard des avocats et autres plaideurs, fasse preuve de zèle à vouloir à tout prix empêcher un suicide même s’il faut pour cela priver le sujet non seulement de sa liberté mais aussi de sa dignité. Non que je posséderai moi-même une boussole infaillible quant à la conduite à tenir, puisque chaque cas est unique et demande une réflexion particulière, mais justement je me demande si les praticiens de la santé mentale ont bien le temps et le souci de mener cet art du réflexion dans chaque cas, ou si on ne suit pas, plus aisément sans doute, des protocoles standard qui incitent à une conduite uniforme. On pourrait me rétorquer que c’est facile pour moi de dire de telles choses puisque je ne suis plus confronté à ce type de problème depuis que j’ai cessé toute pratique clinique. Revoici le vieux dicton qui se vérifie encore une fois : si jeunesse savait, six vieillesse pouvait…
À l’opposé de cette réflexion un peu glauque, je voudrais à présent présent faire valoir le fait que malgré tout, sauf en cas d’acte irréparable, un après coup n’est pas définitif et qu’il doit pouvoir se produire quelque chose d’inattendu pouvant même ressembler à un miracle puisque ce produisant à l’encontre de tout ce que le savoir clinique permettrait de prédire. Les ressources d’Éros sont souvent surprenantes et c’est seulement dans… l’après coup que nous en prenons la mesure. Nous pouvons donc avec raison mettre en doute les logiques linéaires, celle du « gros bon sens » et oser postuler qu’un autre coup est toujours possible qui fera mentir nos sombres pronostics, et même, qui nous induira à nous méfier de tout pronostic et à lutter contre notre tendance naturelle à chercher à prédire.
Cela nous ramène à la position centrale de la méthode dans la définition de la psychanalyse. Une méthode qui s’énonce simplement et qui, cependant, est des plus difficiles à mettre en œuvre, du moins de façon prolongée. Se refuser de savoir, par exemple e non seulement de mettre en suspens nos théories, mais aussi notre savoir anecdotique sur le passé du patient que nous sommes en train d’écouter, de même que notre savoir hypothétique quant à ce qu’il peut devenir. On remarque tout de suite l’étrangeté de notre méthode analytique. Si on ne mangeait la même chose de médecin ou un chirurgien on le rendrait impuissant à aider son patient. Mais si l’analyste se conduit comme le médecin, il ne peut alors que rendre l’analyse impossible. Il faut certes une certaine dextérité dans la conduite de l’analyse, mais c’est une dextérité toute négative. L’attention du médecin est toute tournée vers la tâche de déceler les signes et symptômes qui confirment ou infirment l’hypothèse qui se construit progressivement dans son esprit. L’attention de l’analyste, quant à elle, doit au contraire n’être tournée vers rien de particulier de ce que dit son patient – à qui il aura au préalable demandé de parler de tout ce qui lui vient à l’esprit sans écarter ni privilégier quoi que ce soit. L’approche freudienne est donc aux antipodes de l’approche médicale et ressemble beaucoup plus à l’attitude du chercheur qui explore sans préjugés que du praticien qui applique un savoir constitué.
On pourrait croire cependant que la psychanalyse finira bien un jour par par se constituer un trésor de connaissances et d’expérience qu’il sera possible d’appliquer comme des recettes éprouvées. Plusieurs manuel de thérapie psychanalytique ont un effet étaient mis sur le marché, mais ce que l’on peut dire c’est qu’ils passent à côté de l’essentiel. La psychanalyse en effet enseigne que chaque patient est unique, mais cela n’est pas dit un point de vue seulement moral ; il y a des implications pratiques, techniques, qui comme on l’a vu exigent que l’analyste se refuse de savoir, sans quoi l’unicité de l’expérience part en fumée et on n’obtient qu’une thérapie suggestive.
Cela dit, il est tout à fait pensable que le thérapeute qui s’embarque dans l’aventure analytique muni d’un manuel puisse à un moment donné être conduit à laisser de côté le savoir-faire expert qu’il croyait pouvoir mettre à profit. Cela parce que l’évolution même du processus analytique conduit patient et analyste vers ce que j’ai pu appeler des « quartiers aux rues sans nom », c’est-à-dire vers une conjoncture tout à fait inédite, qu’aucun manuel ne pouvait prédire et qui demande une disponibilité nouvelle des deux participants. C’est là, aux limites de l’analysables, qu’on dirait Pontalis que ce produit l’analyse dans ce qu’elle a de plus spécifique. Ce n’est donc pas pour rien que la première définition que nous donne Freud de l’analyse et celle d’un procédé d’investigation. L’analyste ne promet pas à son patient qu’il sait où il va, il invite à se joindre à la recherche et même à y jouer le rôle principal, lui-même se contentant de se faire le gardien du cadre et du processus, pointant les résistances et soulignant les moments ou quelque chose s’annonce le moi du patient préférerait ne pas reconnaître.
La résistance, faut-il rappeler, s’avère le meilleur guide mais il faut s’arrêter un instant sur les termes que nous utilisons comme « recherche » et « résistance » parce que, une fois de plus, ils prennent un psychanalyse un sens différent que dans le langage commun. Celui-ci a vite fait de suggérer que la recherche implique le recouvrement de quelque chose égaré et qu’il faudrait pouvoir retrouver tel quel. La résistance, de son côté, semblerait suggéré que le moi qui résiste c’est à quoi il ne veut pas avoir accès accès. Toutes deux c’est considérations sont bien sensé dans dans l’univers univers de la vie quotidienne, mais ne correspondent pas à la réalité de l’expérience analytique nous allons bientôt voir pourquoi à nous sur les deux termes.