Lévinas sur la trace

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Extrait de « La trace de l’autre » in En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Paris, Vrin, 1967.

La trace n’est pas un signe comme un autre. Mais elle joue aussi le rôle du signe. Elle peut être prise pour un signe. Le détective examine comme signe tout ce qui marque sur les lieux du crime l’œuvre volontaire ou involontaire du criminel, le chasseur marche sur la trace du gibier, laquelle reflète l’activité et la marche de la bête que le chasseur veut atteindre, l’historien découvre, à partir des vestiges qu’avait laissé leur existence, les civilisations anciennes comme horizon de notre monde. Tout sera en ordre, dans un monde, ou chaque chose révèle l’autre où se révèle en fonction d’elle.

Mais ainsi prise pour un signe, la trace, par rapport aux autres signes, à encore d’exceptionnel ceci : elle signifie en dehors de toute intention de faire signe et en dehors de tout projet dont elle serait la visée. Quand dans les transactions on règle par chèque pour que le paiement laisse une trace, la trace s’inscrit dans l’ordre même du monde. La trace authentique, par contre, dérange l’ordre du monde. Elle vient en surimpression. Sa signifiance originelle se dessine dans l’empreinte que celui qui a voulu effacer ses traces dans le souci d’accomplir un crime parfait, par exemple. Celui qui avait laissé des traces en effaçant ses traces, n’a rien voulu dire ni faire par les traces qu’il laisse. Il a dérangé l’ordre d’une façon irréparable. Il a absolument passé. Être en tant que laisser une trace, c’est passer, partir, s’absoudre.

Mais tout signe est, dans ce sens, trace. En plus de ce que le signe signifie, il est le passage de celui qui a délivré le signe. La signifiance de trace double la signification du signe émis en vue de la communication. Le signe se tient dans cette trace. Cette signifiance résiderait pour une lettre, par exemple, dans l’écriture et le style de cette lettre, dans tout ce qui fait que, lors de l’émission émission même du message que nous captons à partir du langage de cette lettre et de sa sincérité, quelqu’un passe purement et simplement. Cette trace peut être à nouveau prise pour un signe. Un graphologue, un connaisseur de styles ou un psychanalyste, pourra interpréter la signifiance singulière de la trace pour y quérir les intentions scellées et inconscientes, mais réelles, de celui qui a délivré le message. Mais ce qui, dès lors, dans la graphie et le style de la lettre, reste spécifiquement trace, ne signifie aucune aucune de ces intentions, aucune de ces qualités, ne révèle ni une cache précisément rien. Dans la trace a passé un passé absolument absolument révolu. Dans la trace se scelle son irréversible révolution. Le dévoilement qui restitue le monde et ramène au monde et qui est le propre d’un signe ou d’une signification, s’abolit dans cette trace.

[…]

Seul un être transcendant le monde peut laisser une trace.

[…]

Ce qui dans chaque trace d’un passage empirique, par-delà le signe qu’il peut devenir, conserve la signifiance spécifique de la trace – n’est possible que par sa situation dans la trace de cette transcendance. Cette position dans la trace – que nous avons appelée illéité – ne commence pas dans les choses, lesquelles, par elles-mêmes, ne laissent pas de trace, mes produis des des effets, c’est-à-dire restent dans le monde. Une pierre a rayé une autre. La rayure peut être, certes, prise pour une une trace; en réalité, sans l’homme qui a tenu la pierre, la rayure n’est qu’un effet. Elle est aussi peu trace que le feu de bois et la trace de la foudre. La cause et l’effet, même séparés par le temps, appartiennent au même monde po tout dans les choses est exposé, même leur inconnu : les traces qui les marquent font partie de cette plénitude de présence, leur histoire est sans passé. La trace comme trace ne mène pas seulement vers le passé, mais est la passe même vers un passé plus éloigné que tout passé et que tout avenir, lesquels se rangent encore dans mon temps, vers le passé de l’Autre, où se dessine l’éternité – passé absolu qui réunit tous les temps. (Pages 278-281, passim.)

  • 30 Août 2024