{"id":127,"date":"2024-08-30T14:16:12","date_gmt":"2024-08-30T18:16:12","guid":{"rendered":"https:\/\/notes.dscarfone.com\/index.php\/2024\/08\/30\/9-de-quelle-douleur-parlons-nous\/"},"modified":"2024-08-30T14:16:17","modified_gmt":"2024-08-30T18:16:17","slug":"9-de-quelle-douleur-parlons-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/notes.dscarfone.com\/index.php\/2024\/08\/30\/9-de-quelle-douleur-parlons-nous\/","title":{"rendered":"9- De quelle douleur parlons-nous?"},"content":{"rendered":"\n<p>&#8212;<\/p>\n\n\n\n\n<p>date: 202405071432<\/p>\n\n\n\n\n<p>&#8212;<\/p>\n\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 \u00ab\u00a0la crainte de l&rsquo;effondrement\u00a0\u00bb de Winnicott. Nous avons pos\u00e9 que le seul effondrement dont il est possible de parler, c&rsquo;est celui de la fonction de traduction. Winnicott l&rsquo;aurait sans doute appel\u00e9e \u00ab\u00a0fonction d&rsquo;int\u00e9gration\u00a0\u00bb puisque ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 n&rsquo;a pas pu \u00eatre introduit dans le syst\u00e8me du moi et par cons\u00e9quent n&rsquo;a pas pu \u00eatre historis\u00e9, devenir du pass\u00e9. La t\u00e2che de l&rsquo;analyse sera, selon Winnicott, de pouvoir mettre cela \u00ab\u00a0to the past tense\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n<p>Mais que l&rsquo;on parle de traduction, d&rsquo;int\u00e9gration, de symbolisation ou autre, l&rsquo;essentiel du point de vue \u00e9pist\u00e9mologique est que par d\u00e9finition nous ne pouvons rien savoir de ce qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9, rien sinon que cela a laiss\u00e9 une trace, un indice minimaliste. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Attardons nous maintenant \u00e0 cette trace. Si nous ne savons pas \u00e0 quel \u00e9v\u00e9nement actuel elle renvoie, nous sommes cependant assur\u00e9s qu&rsquo;elle est l&rsquo;indice d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement que nous pouvons nommer effondrement ou enrayage de l&rsquo;appareil \u00e0 traduire. Nous sommes ainsi ramen\u00e9s \u00e0 des consid\u00e9rations qui exigent une certaine rigueur conceptuelle. Il nous faut en effet affirmer \u00e0 nouveau avec insistance que le seul domaine sur lequel nous pouvons nous prononcer est celui des \u00e9v\u00e9nements psychiques. Mais puisque nous parlons d&rsquo;un \u00e9chec \u00e0 inscrire psychiquement un \u00e9v\u00e9nement x, il s&rsquo;ensuit que l&rsquo;expression \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement psychique\u00a0\u00bb d\u00e9signe tout \u00e9v\u00e9nement qui concerne l&rsquo;appareil psychique dans ses succ\u00e8s comme dans ses \u00e9checs. L&rsquo;adjectif \u00ab\u00a0psychique\u00a0\u00bb concerne donc tout ce qui a mis en route la fonction de traduction, que celle-ci ait r\u00e9ussi ou non \u00e0 produire du psychique.<\/p>\n\n\n\n\n<p>Les seuls \u00e9v\u00e9nements que nous puissions l\u00e9gitimement discuter d&rsquo;un point de vue psychanalytique sont donc ceux qui se sont produits \u00e0 la fronti\u00e8re de l&rsquo;appareil psychique. Nous avons dit quelque chose de semblable quand nous avons pos\u00e9 que la vie psychique se passe sur la ligne de la barri\u00e8re de contact. Une telle conception nous permet d&rsquo;affronter un autre probl\u00e8me important, celui du rapport entre le refoulement et la r\u00e9sistance oppos\u00e9e au retour du refoul\u00e9. La logique \u00e9l\u00e9mentaire pourrait en effet demander comment il peut y avoir r\u00e9sistance au retour de ce dont, par d\u00e9finition, on ne sait rien ? Quelle douleur est donc appr\u00e9hend\u00e9e puisqu&rsquo;il n&rsquo;y a aucun enregistrement pour documenter ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 ? Une r\u00e9ponse possible consisterait \u00e0 dire que l&rsquo;angoisse devant le retour du refoul\u00e9, c&rsquo;est simplement devant l&rsquo;angoisse de l&rsquo;inconnu. Mais, outre que l&rsquo;humanit\u00e9 n&rsquo;a pas attendu de la psychanalyse pour s&rsquo;apercevoir d&rsquo;une telle chose, on s&rsquo;aper\u00e7oit que si on examine cette r\u00e9ponse de pr\u00e8s elle s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une p\u00e9tition de principe. \u00ab\u00a0It begs the question\u00a0\u00bb de pourquoi l&rsquo;inconnu nous angoisse ! Or il se trouve que notre mod\u00e8le traductif semble en mesure de donner un compte-rendu op\u00e9rationnel de cette angoisse sur au moins deux plans. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Au plan fonctionnel, l&rsquo;inconnu c&rsquo;est encore une fois l&rsquo;\u00e9nigmatique au sens g\u00e9n\u00e9ral, sur lequel nous n&rsquo;avons aucune prise et qui met donc en \u00e9chec une pulsion fondamentale: la pulsion de ma\u00eetrise, d&#8217;emprise ou de pouvoir \u00ab\u00a0<em>Dem\u00e4chtigungstrieb<\/em>\u00ab\u00a0. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Au plan de l&rsquo;histoire du sujet, l&rsquo;inconnu ravive les traces de toutes les fois o\u00f9, <em>infans<\/em>, il a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9nigme de l&rsquo;autre et o\u00f9 la fonction de traduction s&rsquo;est effondr\u00e9e avec ce que cet effondrement comporte de douleur interne \u00e0 l&rsquo;appareil. En effet, la douleur dont nous parlons n&rsquo;est pas une douleur exog\u00e8ne qui aurait <em>caus\u00e9<\/em> l&rsquo;effondrement de la fonction, mais bien la douleur <em>r\u00e9sultant<\/em> de l&rsquo;effondrement lui-m\u00eame. Cette fa\u00e7on de voir est en accord avec l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;effondrement a contribu\u00e9 \u00e0 une lib\u00e9ration d&rsquo;\u00e9nergie qui \u00e9tait auparavant li\u00e9e; or on peut affirmer par principe que toute augmentation de l&rsquo;\u00e9nergie libre est v\u00e9cue comme p\u00e9nible ou d\u00e9plaisante par l&rsquo;appareil psychique. La douleur qui menace quand le refoul\u00e9 tend \u00e0 faire retour c&rsquo;est un afflux d&rsquo;\u00e9nergie libre qui la provoque. Notons aussi qu&rsquo;en cela nous restons tout \u00e0 fait en accord avec la conception qu&rsquo;avait Freud de l&rsquo;inconscient. Cette conception qui date de 1915 n&rsquo;a pas toujours l&rsquo;heur d&rsquo;\u00eatre prise en compte rigoureusement, cela probablement parce que la compr\u00e9hension est vite happ\u00e9e par le d\u00e9mon de la m\u00e9taphore et que l&rsquo;on se d\u00e9p\u00eache de visualiser l&rsquo;inconscient en oubliant que la description de Freud concerne une pure fiction th\u00e9orique dont les corr\u00e9lats les plus r\u00e9els sont en terme d&rsquo;\u00e9nergie, ou mieux, de r\u00e9gime \u00e9nerg\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Quand Freud, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 postuler une pulsion de mort, il s&rsquo;est vite aper\u00e7u que ce qu&rsquo;il y de mortif\u00e8re dans cette pulsion c&rsquo;est l&rsquo;effet de d\u00e9liaison. D\u00e9liaison de quoi ? D\u00e9liaison de l&rsquo;\u00e9nergie. Le principe de plaisir-d\u00e9plaisir dont Freud d\u00e9couvrait alors qu&rsquo;il n&rsquo;est qu&rsquo;une partie seulement du domaine qu&rsquo;il explorait, ce principe domine ce qui est proprement psychique parce qu&rsquo;il concerne une articulation suffisamment r\u00e9gul\u00e9e entre liaison et d\u00e9liaison. C&rsquo;est le tissage courant de la vie qui demande des alternances entre ouverture et fermeture, maille \u00e0 l&rsquo;endroit et maille \u00e0 l&rsquo;envers , et tout ce qu&rsquo;on peut invoquer du m\u00eame ordre: anabolisme et catabolisme, toujours contenu, limit\u00e9 par les fronti\u00e8res du vivant. Or la r\u00e9flexion de Freud sur ce qui constitue un traumatisme l&rsquo;a oblig\u00e9 \u00e0 postuler une d\u00e9liaison plus radicale qui \u00e9branle, d\u00e9chire (c&rsquo;est le sens litt\u00e9ral de trauma) le tissu psychique lui-m\u00eame, paralysant ainsi l&rsquo;appareil psychique et mettant donc en \u00e9chec le principe de plaisir. Nous sortons alors du psychique. L&rsquo;au-del\u00e0 du principe de plaisir c&rsquo;est aussi l&rsquo;au-del\u00e0 du psychique proprement dit.<\/p>\n\n\n\n\n<p>Si ce mot de psychique se d\u00e9finit par ce qui est symbolis\u00e9 (sans \u00eatre n\u00e9cessairement conscient) alors c&rsquo;est bien ce qui se passe sur la ligne de la barri\u00e8re de contact entre li\u00e9 et d\u00e9li\u00e9, dans un mode de fonctionnement apparemment ordonn\u00e9. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on aurait pu croire en suivant Freud jusqu&rsquo;en 1915, bien que certaines fissures avaient commenc\u00e9 \u00e0 appara\u00eetre dans cette construction du domaine de la psychanalyse. En 1912 Freud s&rsquo;aper\u00e7oit que la pulsion sexuelle ne semble pas pouvoir \u00eatre satisfaite; en 1914 il d\u00e9crit le transfert comme le feu qui est pris au th\u00e9\u00e2tre lui-m\u00eame; il s&rsquo;aper\u00e7oit aussi que les patients r\u00e9p\u00e8tent au lieu de se rem\u00e9morer et la contrainte de r\u00e9p\u00e9tition fait sa premi\u00e8re apparition timide sans toutefois avoir le sens qu&rsquo;elle prendra plus tard.<\/p>\n\n\n\n\n<p>Les traumatis\u00e9s de guerre en 1919 feront appara\u00eetre en gros plan la contrainte de r\u00e9p\u00e9tition qui a comme caract\u00e9ristique la plus choquante de ne r\u00e9p\u00e9ter que ce qui fait mal, que ce qui a mis en \u00e9chec l&rsquo;appareil. Si en 1914 la r\u00e9p\u00e9tition est une alternative \u00e0 la rem\u00e9moration, cela n&rsquo;impliquait pas n\u00e9cessairement une r\u00e9p\u00e9tition douloureuse ou en tout cas ne niait pas la possibilit\u00e9 de se r\u00e9approprier &#8211; avec plaisir &#8211; ce qui tendant \u00e0 se traduire en actes. Dans sa version 1919 la contrainte de r\u00e9p\u00e9tition appara\u00eet au contraire comme le travail absurde d&rsquo;une machine qui aurait \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de ses effecteurs utiles et qui ne laisse voir que le m\u00e9canisme de base tournant \u00e0 vide, se pr\u00e9sentant comme l&rsquo;ultime effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d&rsquo;affirmer la persistance d&rsquo;un lambeau vivant. Cette contrainte de r\u00e9p\u00e9tition est donc aussi \u00e0 sa fa\u00e7on une barri\u00e8re de contact quoique d\u00e9pouill\u00e9e de sa fonction cr\u00e9atrice puisque ce qu&rsquo;elle propose \u00e0 la traduction ne peut que r\u00e9it\u00e9rer l&rsquo;\u00e9chec de la fonction. <\/p>\n\n\n\n\n<p>La douleur psychique que ram\u00e8ne la trace du traumatisme est donc double. Il y a d&rsquo;une part la douleur du souvenir des v\u00e9cus affreux, des sc\u00e8nes horribles; mais il y a d&rsquo;autre part et peut-\u00eatre surtout, la douleur r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de l&rsquo;effondrement de la fonction de traduction ou de liaison. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Des consid\u00e9rations de ce genre peuvent surprendre mais elles sont n\u00e9cessaires puisque c&rsquo;est en nous attardant \u00e0 la deuxi\u00e8me source de douleur que, psychanalystes, nous sommes vraiment dans notre \u00e9l\u00e9ment. Cela voudrait-il dire que nous ne serions pas sensibles \u00e0 l&rsquo;horreur dont les patients traumatis\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 victimes ou t\u00e9moins ? Il va de soi que nous y sommes sensibles mais comme tout autre \u00eatre humain normalement constitu\u00e9. Pratiquer la psychanalyse ne nous donne aucun acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience traumatisante dans son versant externe, c&rsquo;est-\u00e0-dire tout ce qui concerne les faits observables par quiconque s&rsquo;y trouverait expos\u00e9. L&rsquo;acc\u00e8s particulier qui nous est donn\u00e9 est celui vers ce que nous appelons \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nements psychiques\u00a0\u00bb abord\u00e9s avant tout dans leur version n\u00e9gative d&rsquo;\u00e9chec. Notons en passant que ces \u00e9v\u00e9nements psychiques ainsi con\u00e7us correspondent probablement \u00e0 ce que Freud, dans son entretien \u00e0 la BBC, appelait \u00ab\u00a0some new facts\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Freud disait par ailleurs que la psychanalyse a peu \u00e0 redire sur ce que d&rsquo;autres disciplines peuvent avoir d\u00e9crit, mais qu&rsquo;elle peut y ajouter un d\u00e9tail qui se trouve parfois \u00e0 \u00eatre l&rsquo;essentiel. Un d\u00e9tail de cet ordre serait le d\u00e9placement que nous venons de faire d\u00e9laissant la douleur causale pour nous attarder \u00e0 la douleur comme effet de l&rsquo;effondrement. Encore une fois il ne s&rsquo;agit pas de nier la douleur exog\u00e8ne mais de reconna\u00eetre que de celle-ci nous n&rsquo;avons rien de sp\u00e9cial \u00e0 dire. C&rsquo;est un peu comme dans les enqu\u00eates polici\u00e8res quand en remarquant la montre bris\u00e9e au poignet de la victime on peut savoir l&rsquo;heure du crime mais sans rien pouvoir dire de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 auparavant. <\/p>\n\n\n\n\n<p>Notons que c&rsquo;est l\u00e0 une question fort d\u00e9battue en philosophie de l&rsquo;esprit \u00e0 propos de savoir si nous avons besoin d&rsquo;une repr\u00e9sentation interne du monde ext\u00e9rieur pour pouvoir y tenir une conduite appropri\u00e9e. On peut en effet n&rsquo;avoir que des donn\u00e9es abstraites, sans image visuelle ou sonore par exemple et cependant savoir tout ce qui est n\u00e9cessaire. Il faut cependant r\u00e9aliser que ce que nous savons alors n&rsquo;est en fait que l&rsquo;\u00e9tat de nos appareils \u00e0 capter ces donn\u00e9es. Ce que nous disions de l&rsquo;effondrement c&rsquo;est qu&rsquo;il d\u00e9crit l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;appareil psychique, \u00e9tat qui constitue la trace ind\u00e9l\u00e9bile de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Mais on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;en fait, \u00e0 tout moment, nous n&rsquo;avons \u00e0 notre disposition que les \u00e9tats momentan\u00e9s de notre sensibilit\u00e9, l&rsquo;\u00e9tat dans lequel se trouve notre appareil de perception-conscience.<\/p>\n\n\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212; date: 202405071432 &#8212; Revenons \u00e0 \u00ab\u00a0la crainte de l&rsquo;effondrement\u00a0\u00bb de Winnicott. Nous avons pos\u00e9 que le seul effondrement dont il est possible de parler, c&rsquo;est celui de la fonction de traduction. 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